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C.I.

1986 Bonjour l’Afrique Noire

PARTIR

« Aimer prendre un avion un matin glacial d’hiver pour une mission lointaine et longue
c’est mettre sa culture en bandoulière et prendre le risque de se perdre.
Perdre ses repères pour retrouver, au bout du compte, les essentiels.
Mais auparavant il faut accepter les mystères de l’inconnu, ses troubles et ses dangers,
d’autres intelligences, d’autres cœurs, d’autres bontés, d’autres beautés.
Accepter de ne presque rien savoir des faits et gestes, des paroles de ceux que l’on aime.
Savoir partir le cœur léger malgré les séparations, tout laisser sans rien laisser.
C’est aussi assister au spectacle de la pauvreté, impuissant.
Chercher d’autres demains, s’approcher des autres, doucement.
Aimer les soirs incertains dans une capitale inconnue, les aubes douteuses…
Préférer les flottements de l’âme aux certitudes du savoir.
Croiser le regard d’un enfant pauvre de la brousse ou celui hautain d’une femme peulh.
Aimer les horizons qui reculent et les faire reculer si besoin est.
C’est savoir que l’on ne rentre jamais indemne d’absences au long cours.
Revenir sans jamais vraiment revenir, prendre le risque de devoir repartir, vouloir rester et partir.
Partir c’est accepter les points de non-retour. »

Dominique Baumont

Abijdan

Sur la base de mon délicieux Curriculum Vitae, et surtout d’un entretien positif avec Grunspan, son PDG, la société franco-ivoirienne d’études et d’entreprises électriques m’affecte au Sénégal, comme DG de la Sonafor, Sté nationale de forages.

Le groupe SEEE.
Je débarque à l’aéroport d’Abidjan, oû Jacques est venu m’accueillir, et le cas échéant, m’assister dans les formalités douanières. Le système est bizarre car on remet son passeport à un douanier, pour les tampons, et on le retrouve un quart d’heure plus tard sur une table à part, mélangé à une vingtaine d’autres. Encore faut-il le savoir!
Une fois repérée cette table, il faut rechercher son passeport parmi les autres…Le risque existe de ne pas le retrouver, car il peut avoir été embarqué par inadvertance (ça m’est arrivé une fois) ou par malveillance.
Après un déjeuner amical, nous allons au siège de la SEEE. Présentations à divers collègues du groupe et notamment au Dg, un ingénieur ivoirien sorti del’école polytechnique. Je suis impressionné, chapeau. L’X, fallait le faire!
La bonne santé du groupe s’affiche à travers le nombre et l’équipement des bureaux, la climatisation omniprésente et les voitures luxueuses stationnées dans la cour. Il y a aussi des villas meublées et équipées de tout le confort moderne. On visite celle du PDG, actuellement en France. Je me rappelle de deux grandes défenses d’éléphants à l’entrée de la salle à manger et des meubles de style colonial à l’ancienne. On m’affecte une villa pour la nuit. Tout va bien, tout c’est bien passé, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. J’ai en général toujours adoré les premiers jours dans un pays, sous réserve d’y être bien reçu. J’ai vécu ça plus de 25 fois!
Le lendemain samedi matin on parle avec des responsables du groupe de moi-même, de la Sonafor, et de son plan de charge. Il faudra démarrer sans tarder plusieurs projets et, en particulier engager un chef foreur pour un programme de forages aux Sénégal Oriental (gagné récemment et pour lequel une nouvelle foreuse – air comprimé et marteau fond de trou – est en commande) , mais aussi continuer le plan de dégraissement déjà engagé depuis 6 six mois, et ayant abouti au licenciement effectif d’une centaine de salariés. Ils étaient 200 à la reprise, les voilà 100 maintenant, mais cela ne s’est pas fait sans mal: au cours dune réunion houleuse, Jacques a pu éviter de justesse un lourd cendrier, qui a sifflé à ces oreilles.
Bon, je vois l’ambiance. Le syndicat est organisé, et certains des salariés se sont fait porter malades. Voilà, mais licencier c’est pas trop mon truc, et c’est sans doute pas le moment, vu le plan de charge.
Après le déjeuner, Jacques me laisse à la villa et il passera me prendre demain dimanche pour un barbecue sur une île de la lagune.

Pierre
Je téléphone à mon nouvel ami Pierre, français en Cote d’Ivoire depuis longtemps. J’avais fait sa connaissance une semaine auparavant à Aix en Provence. Il me disait reprendre un poste à Abidjan, aprés une année passée en Provence comme prof. d’agronomie dans un institut agricole dédié à l’outre-mer. L’ISTOM, je crois. Nous étions donc convenu que je l’appelle dès mon arrivée en « habit d’agent ».
Je l’appelle donc vers 14 heures, et il me donne rendez vous à 17 h à la cathédrale, car il lui reste plusieurs dossiers à traiter, qu’il vient précisément d’étaler sur son lit. Un taxi me dépose vers 16 h 30 au lieu dit, totalement désert. Cependant j’entends dans le lointain, à plusieures reprises de sourdes rumeurs. Pour l’instant je suis seul, dans quartier désert d’une ville que je ne connais pas, dans un pays et un continent que je ne connais pas non plus. Et des bruits que je ne comprends pas!
Pas vraiment à l’aise, je décide de visiter la cathédrale. Puis les rumeurs ayant cessé, je retourne faire quelques pas sur la route. Mais soudain, à une trentaine de mètres, au sortir d’un virage très proche, surgit une foule aux vêtements bigarrés, hommes, femmes, enfants que des noirs, éxubérants, et vociférants, occupant toute la largeur de l’avenue, et progressant rapidement vers la cathédrale. Par réflexe je me précipite à l’intérieur, pour me mettre à l’abri et contemple avec quelque crainte, cette foule énervée et criante qui longe la cathédrale à quelques mètres de moi. Cependant, la foule passée, le calme revient, il n’y a plus personne sur la route.
Voilà, ça n’a duré que quelques minutes, mais 45 ans après je m’en souviens encore!
Mon copain, finit par arriver, et, chemin faisant je lui raconte, à chaud, ce qui vient de se passer. Ça ne l’impressionne pas plus que ça, mais il précise que j’ai bien fait de me cacher, car on ne sait jamais! En fait, un stade de foot, est situé juste un peu plus bas, et un match capital venait de s’y dérouler. Selon l’issue de ce match, le comportement de la foule, surexcitée au fil des 90 minutes de jeu, peut être imprévisible et extrêmement violent. J’en ai eu des années plus tard la confirmation au Maroc, quand passant au mauvais moment en voiture je me suis fait caillassé par des supporters en colère. Mais ceci est une autre histoire…Revenons à nos moutons.
Mon collègue habite un appartement dans un bel immeuble du quartier du plateau, rue du commerce.
Prendre l’ascenseur, ouvrir la porte, rentrer.
Et avec un sourire satisfait:
« Et voilà les dossiers, que je viens d’étudier ! » Étendue effectivement sur lit de sa chambre, une ravissante africaine en train de somnoler. Après cette entrée en matière affriolante, nous passons au salon pour boire une bonne bière et discuter un peu. Pierre allume un cigare. Une précision: selon un de ses anciens élèves à l’ISTOM, Pierre commençait sa série de cours sur l’Afrique en allumant d’abord avec componction un gros cigare, en inspirant et savourant la première goulée…puis il délivrait son message tout en exhalant un premier nuage de fumée:
« L’ homme blanc est arrivé en Afrique en 1850, et comme vous pouvez le voir – là avec l’autre main, il réhaussait sa bedaine –
ça ne lui a pas trop mal réussi! ».
Au fil des bières, les langues se délient et il me raconte des histoires africaines de plus en plus croustillantes et plutôt centrées sur ses conquêtes féminines. Il y a en Afrique deux types d’hommes, ceux qui couchent avec les gazelles, et ceux qui n’y touchent jamais. En fait, un seul type: tous les hommes y vont car comment résister à la facilité d’un plaisir aussi essentiel, naturel, qui nous est si souvent refusée, en France, (à l’époque) et que le blanc peut obtenir, ici et maintenant, d’un simple regard un peu appuyé. La différence entre les pratiquants est que les uns se cachent (les mariés) et les autres s’ en foutent (les célibataires).
On peut dire qu’ en Afrique tout le monde baise avec tout le monde. Les hommes sont entreprenants, les (jeunes) femmes attendent, par avance consentantes à leurs avances. J’aurrais l’occasion de revenir sur le sujet, plus tard à plusieures reprises.
Mais maintenant nous devons aller manger. Mon copain, sa copine et moi, nous rendons, à pieds, à proximité, au bar des sports. Grillades, frites et vin rosé. Cher lecteur, si Face Book avait existe à ce moment là, je vous aurrais envoyé, sur le champ, une photo des brochettes et vous m’auriez sûrement répondu: Waouh! Magnifique! Profite bien, on t’aime Eugène!
Ou alors, plus facile un simple pouce bleu, en un seul clic. C’est bien de tout montrer et de partager les bons moments, et c’est si facile grâce à Mark, le génial inventeur de Fbk (chapeau bas) et peut être le premier influenceur de nous, 5 milliards d’êtres humains connectés, parait-il.
Après un repas arrosé, nous marchons à la fermeture du bar, sur le chemin du retour. La copine de Pierre avait pris auparavant congé, après qu’il l’ eut gratifiée d’un cadeau (un billet rouge pour elle, bises et beau sourire en retour pour lui, et au revoir pour moi).

Première gazelle
L’avenue semble déserte, mais nous enjambons nombre de corps endormis sur des cartons de longueur humaine. Une fille est debout sur le trottoir, on commence à discuter avec elle, gentiment, librement, de choses et d’autres comme c’est la coutume en Afrique: comment ça va, la famille, les enfants, le boulot? On parle aussi de nous. Lui il est d’ici..moi, je vais au Sénégal, ..etc.
Puis Pierre lui demande si elle est disponible, si elle veut bien terminer la soirée chez moi. Ok. Ben, en fait je n’ai pas dit grand chose et me voilà à mon tour avec une gazelle. Direction: la villa que j’occupe au siège de la SEEE.
Le gardien se fait un peu prier pour soulever le passage à niveau qui clôture l’entrée dans la concession, un petit billet de la jeune femme résout le problème.
La suite s’est déroulée comme on peut l’imaginer, puis nous avons bien discuté sur le fait qu’elle était séparée de son jeune enfant, parce qu’elle avait dû quitter son village pour venir en ville gagner l’argent
et en envoyer une part, chaque mois au village. Ceci dit, le lendemain matin, je lui glisse un billet rouge plus l’argent du taxi.
Voilà, à peine arrivé en Afrique, j’avais été initié, au plaisir à la mode black and roll.

Le lendemain, vers 11h, Jacques passe me prendre et aborde d’emblée le sujet: le gardien vient de lui dire que j’étais rentré, accompagné, cette nuit, ce qui est formellement interdit par le PDG. Il allait devoir le lui signaler dès son retour de France.
Après quelques palabres, « je n’étais pas au courant, je suis un nouveau directeur et je vais partir demain à Dakar, nous sommes dimanche et personne n’a rien vu cette nuit, » Jacques le persuade de laisser tomber l’affaire moyennant un billet rouge.
Mais ça aurait pu se passer beaucoup plus mal poursuit Jacques. Quelques jours auparavant un ingénieur, venait de signer un contrat avec la SEEE, comme directeur du chantier naval du Groupe à Abidjan.
Logé à la même enseigne que moi, il avait passé le samedi soir en boîte, puis le dimanche soir, et était revenu, fin bourré, accompagné de deux gazelles. Le lendemain, son premier jour de travail, étant bien fatigué, il et elles n’arrivent pas à se réveiller avant 10 h. Et le voilà qui sort de sa villa et traverse la cour, affublé de ces deux stars, au vu et au sus de tout le monde. Alors que la Direction avait prévu une réunion à 8h pour le présenter au personnel du chantier naval !
Résultat, contrat résilié dès le premier jour,
retour en France, le soir même.
Cette brève histoire permet à Jacques de me recommander la prudence, sur ce sujet là.

Nous arrivons à sa villa, située en rive de la lagune, et nous prenons un verre en attendant une amie qu’il à invitée au pique- nique sur l’îlot d’en face à deux milles de navigation. Il nous suffit de monter dans son speed boat, et de prendre le bon cap.
Ce que je retiens de cette journée, en dehors des brochettes, et du vin rosé, c’est ce que nous a raconté son amie, à propos d’une mission d’assistance humanitaire qu’elle avait effectuée récemment avec Médecins sans frontières. Je ne sais plus ce qu’elle nous avait dit mais elle avait renforcé ma décision de travailler, moi aussi, un jour dans l’assistance humanitaire.

Guinée, Cote d’ivoire, Togo

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