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Rwanda

Rwanda 1994 Gandja du lac

Zaïre 2 J’ai 50 ans

Le restaurant Gandja du lac.
A midi je mangeais chez moi – j’avais embauché Tsombé comme cuisto – et le soir avec une bande de collègues on dînait tous ensemble dans le living, face au lac Tanganiyka.
Amadou, le nigérien se chargeait alors de ramener des œufs, des poules, des cailles, de la viande de brousse, et des légumes que Tsombé cuisinait avec l’aide des filles, pour tout le groupe.
Le rosé coulait à flot. Et on invitait nos ami(e)s. Cool et sympa, n’est ce pas?

Parfois, on débarquait, au restau « Gandja du lac », où ils faisaient de très bonnes grillades. Le seul problème, on devait apporter une nappe propre, et nos propres couverts, nos bouteilles de rosé et de pastis.
Au dîner on y trouvait parmi les convives des membres des organisations internationales (ONU..), des ONG, et des gradés de l’armée zaïroise. Tout ce beau monde étant impliqué à titres divers dans l’assistance aux réfugiés du Rwanda.
La salle à manger, c’était dans le jardin, c’est souvent le cas sur le continent africain.

Le night 5/5
Après le repas j’allais de temps en temps avec mon chauffeur au night club, le 5/5, allusion au code des talkies-walkies: « Affirmatif, affirmatif, je te reçois 5 sur 5. »
Ce club avait déménagé de Bujumbura devenu trop dangereuse la nuit, pour venir s’établir au Zaïre, juste de l’autre côté de la frontière. Du reste nombreux étaient les burundais qui travaillaient le jour à Bujumbura, mais se repliaient la nuit de l’autre côté de la frontière, au Zaïre. A commencer par le gouvernement burundais qui occupait la nuit tout un hôtel proche de la frontière. Et tout ce petit monde se retrouvait au 5/5 qui suivant ses clients de Bujumbura, venait de déménager vers cet espèce de « nomansland  » entre le Burundi et le Sud-Kivu, vide le jour mais rempli la nuit.
La première fois que je me suis pointé au 5/5, j’y constatais une abondance de douaniers. Eux mêmes surpris de voir un blanc, un toubab, dans leur quartier général de la nuit. Du coup ils m’invitaient à me joindre à eux, discutaient avec moi, et me payaient des pots, sans doute pour en savoir plus sur nos activités humanitaires.
Et c’est là aussi qu’une jolie gazelle me glissait un soir dans l’oreille d’aller l’attendre dans ma voiture à 50 m de la boîte. Et je devinais que ça n’était par pour enfiler des perles…Alors qui allais-je enfiler? En fait j’étais un peu inquiet, car j’avais bien remarqué que Brigitte, c’était son nom, accompagnait un douanier, donc un militaire. Quoiqu’il en soit j’avais remarqué Brigitte, chez MSF, en prise avec Gilles, dans la chambre d’à coté. Et j’entendais sa tête taper en rythme sur le mur, ce qui semblait indiquer que Gilles avait dépassé le stade du missionnaire! Brigitte n’avait pas de casque, elle avait la tête dure!
Mais sans doute que, pour elle comme pour Gilles, les avantages de cette pratique dépassaient les inconvénients, car ils continuaient de bon cœur leur sarabande rythmique.
Quand je pense que Gilles me confiait qu’il ne faisait jamais l’amour avec une black, se contentant de se faire sucer, comme dirait Michel Houellebecq! Moi je l’ai pris en flagrant délit.
Mais a présent, c’est moi qui avait la main. J ‘ouvrais donc la fenêtre de ma chambre et demandait à Brigitte de regarder le paysage : des centaines de lucioles oscillaient à la surface du Tanganiyka; c’étaient les lampareaux des pêcheurs de fretin. Puis sans la divertir de sa contemplation je lui demandais d’appuyer ses avant-bras sur la rambarde de la fenêtre. Attention: le gardien était à son poste, et par bonheur en train de dormir. Et peut-être que présentement je lui fis à Brigitte un enfant, dans le dos! Qui sait?
En tout cas passé cet acte créatif et récréatif, elle me demandait de la régler, c’était le règlement, elle n’avait pas ces règles, elle voulait être réglée. Un billet rouge lui semblait insuffisant, alors, bon prince, j’en alignais un second. Mais ça je ne pourrai pas le mettre sur ma note de frais…
Puis je la ramenais rapidement au 5/5, et je la déposait 50 m avant. C’est ce qu’elle voulait.
Après cet épisode, que je considère comme le meilleur des somnifères, une fois retourné à ma chambre, je m’endormais du sommeil du juste.

Reconnaissance pour réinstallation des réfugiés
Assez rapidement le chef du field office demande à notre groupe d’investiguer dans la région pour identifier des zones où réinstaller les réfugiés. Une règle au HCR est d’éloigner les camps de la frontière par mesure de sécurité. Or dans l’urgence cela n’avait pas été possible. Il fallait y veiller à présent.

[ ] Aprés la rébellion de Paul Menguélé contre le président Mobutu, dans les années 50, tous les villages de la zone située aux alentours de la ville de Baraka, entre la chaîne des monts Mitumba et les rives du Tanganiyka, avaient été brûlés par l’armée, et cette région était restée inhabitée jusqu’à présent.
Il nous paraissait donc judicieux d’explorer les lieux, à priori disponibles pour y réinstaller les réfugiés de la vallée de la Ruzizi.
Cette zone c’est très précisément la zone des sables mouvants décrite par Henry de Monfreid dans sa somme « Saga africaine »:

 » Les sables mouvants
Entre la chaîne des monts Mitoumba et les rives du Tanganiyka une immense dépression, orientée nord/sud , est comme un large fleuve de boue sournoise que dissimule un prestigieux tapis de fleurs, d’herbes et de lianes rampantes. Sur cette surface à l’engageant aspect, où des myriades de papillons palpitent au soleil, il faut se garder de poser le pied. Il s’enfonce d’abord à peine, et il faut faire quelques pas encore pour s’apercevoir qu’à chacun d’eux le sol cède davantage et fait de plus en plus ventouse. Alors l’effort toujours plus grand pour arracher un pied enfonce l’autre d’autant, et ainsi le mollet s’engage. Dès lors, si l’on tente de retirer une jambe, l’autre plonge à mi-cuisse…
C’est fini, on est perdu, happé, sucé pour ainsi dire, et rien ne répond aux hurlements du malheureux qui descend lentement à la tombe. Tout à coup c’est le silence, une main se crispe encore, broyant les fleurs qu’elle saisit en vain, puis tout disparaît, tout s’apaise, et les papillons indifférents reprennent leurs silencieuses sarabandes.
Le danger de ces terrains perfides est dû au fait qu’on ne s’en avise que trop tard pour atteindre la terre ferme en rebroussant chemin. C’est toujours en tentant précipitamment cette retraite qu’on est pris ».

(ndrl: Voir le film « Dora et la cité perdue » qui explique comment vous en sortir, si un jour vous êtes pris, par mégarde, dans des sables mouvants).

Pour notre part, la fameuse « Baraka » nous est venue en aide une nouvelle fois, fort à propos aux alentours de Baraka.
Entre le lac Tanganiyka et les monts Mitumba, nous avons traversé cette zone marécageuse, sans même une pensée pour les sables mouvants. Tout au plus avons nous renoncé parfois à nous engager dans la boue pour ne pas salir nos baskets. Notre attention vigilante, se portait plus, entre les herbes hautes, là où, selon notre guide les crocodiles faisaient la sieste aux heures chaudes de la journée.







Les traces que nous relevions ça et là, sur le sable nous incitaient à la plus grande prudence.
Cependant, chemin faisant, s’imposait, à la réflexion, une vraie question: cette zone esthétique, certes, offrait de vastes superficies disponibles, certes, mais entre les sables mouvants et les crocodiles géants convenait-elle vraiment à la réinstallation de nos milliers de réfugiés?

Les crocodiles géants du Nil
« La longueur moyenne de l’adulte est de 4 mètres mais on a pu observer certains individus qui dépassaient les 7 mètres comme celui qui a été nommé « Gustave » au Burundi, dans le lac Tanganiyka. La force de morsure du crocodile est de plus de 2,2 tonnes. C’est l’un des quatre plus grands crocodiles du monde avec le crocodile marin, le gavial du Gange et le caïman noir.
Sa principale technique de chasse est de rester immobile dans l’eau, ne laissant dépasser que le sommet de sa tête et ses narines, puis de saisir brutalement sa proie avant de l’entraîner sous l’eau et de la noyer.
Leur réputation de mangeurs d’hommes n’est pas infondée. Ainsi entre 2010 et 2014, ils seraient responsables de 480 attaques dont 123 mortelles en Afrique ».

Réfugiés non désirés
Résumons nous: la situation dans le Sud Kivu était à cette époque particulièrement instable et dangereuse en raison des évènements du Rwanda, et aussi des risques de propagation d’une épidémie de choléra à partir d’un foyer d’infection localisé à une cinquantaine de km de là dans la vallée de la Ruzizi, zone frontalière entre le Rwanda et le Zaïre, équipée d’une vingtaine de camps d’accueil pour les réfugiés en provenance du Rwanda et du Burundi.
C’était clair, et les autorités nous l’avaient répété:
« Ne venez pas installer chez nous le vibrion cholérique. » Dans la région de Baraka les réfugiés étaient indésirables, car tout le monde redoutait la contagion par le choléra. Un point, c’est tout.

Un camp de réfugiés au Rwanda


Tragédie des camps de réfugiés au Zaïre

À la fin du génocide, à partir de la deuxième quinzaine de juillet 1994, une épidémie de choléra éclate dans les camps de réfugiés hutus au Zaïre. Sur le million de réfugiés, 48 000 cas de choléra se déclarent et la moitié des malades en meurent. Il a occupé une grande part de l’énergie des soldats de l’opération Turquoise, qui durent creuser des fosses communes pour enterrer les corps.

Parmi ces réfugiés figurait un nombre important de responsables du génocide. Ceux-ci ont exercé une emprise brutale sur la population des camps, dont certains sont transformés en base arrière pour la reconquête du Rwanda via les détournements massifs de l’aide, la violence, les recrutements forcés, la propagande et les menaces contre les candidats au rapatriement97. Cette emprise a conduit l’association Médecins sans frontières, consciente que l’aide humanitaire est détournée et contribue à renforcer le pouvoir des responsables du génocide et leur contrôle sur la population des réfugiés, à se retirer des camps en .

Depuis plus de 20 ans, la RDC est connue pour être un pays en proie à de violentes épidémies de choléra surtout à l’Est. Uvira est devenue au fil des années, un des foyers propice de contamination du choléra et nécessité aujourd’hui plus que des réponses d’urgence pour enrayer la maladie.

https://www.emma-toolkit.org/report/analyse-des-marchés-de-l’eau-et-du-traitement-de-l’eau-à-uvira



Jean Libert
De retour de Baraka, à la sortie d’un grand village situé à proximité du lac Tanganyka, nous sommes bloqués par la destruction du platelage d’un pont, démonté et jeté au fond du lit profond de la rivière, asséchée en cette saison. Seuls subsistaient les deux rails en acier (IPN), principale ossature du pont, qui en situation normale supportent le platelage.
La rivière était donc infranchissable !
Notre chauffeur stoppe devant le vide. Comme d’ habitude des villageois accourent pour profiter de la distraction.
L’un des villageois commence à haranguer la foule, en kiswaheli, leur langage naturel, langue composite, qui sert de trait d’union entre toutes les populations de l’Est africain.
Notre chauffeur, seul à comprendre l’orateur, qui ne me semblait pas vraiment amical, écoutait en silence, le monologue, en se gardant bien d’intervenir. La population était aussi suspendue à ses lèvres et nous n’étions, pour notre part guère rassurés.
Soudain Jean Libert intervient et prend la parole en kiswaheli ! A notre grande surprise, il sait y faire : il commence d’abord à reprendre l’instigateur de discorde, puis tout à fait à l’aise, il parle directement à la foule.
Notre situation s’améliore, des acquiescements puis des sourires apparaissent et finalement des rires et des applaudissements.
Enfin, suivant les directives de Jean, les villageois descendent dans le ravin et en remontent les planches éparpillées au fond. Rapidement le platelage est reconstitué, bien en place sur ses deux IPN, et nous pouvons remonter, soulagés, dans notre 4X4, non sans avoir remercié les villageois avec moult poignées de main, plus une poignée de Zaïre (les billets) dont nous voulions les gratifier pour leur travail! Et qu’ils ont refusé!

Et voici ce que Jean Libert, logisticien de notre équipe d’experts, nous explique, une fois dans la voiture:
Une vingtaine d’années auparavant, il avait accompli son service militaire dans l’armée belge, à Bujumbura, la capitale du Burundi. Durant son séjour il s’était lié d’amitié avec le Grand Muami, chef temporel et spirituel, de la région du Tanganyika. A telle enseigne, que quelques années plus tard, il s’en retournait en Belgique, accompagné du plus jeune fils du Grand Muami, qu’il avait accepté d’accueillir chez lui à Bruxelles pour veiller à sa bonne éducation. A la fin de ses études ce jeune homme était revenu au Burundi, pour y exercer d’importantes fonctions.

Jean a décidé d’intervenir car il parle le kiswaheli, et comprend bien les propos radicalement hostiles de l’orateur malveillant (qui voulait convaincre la foule de nous piller, et de nous occire – mais réflexion faite, je veux croire qu’il était un peu dérangé, et donc que la foule ne voulait pas le suivre, et du coup devait être, elle aussi dérangée par ces propos à notre endroit).
Jean nous traduit son intervention à l’adresse des villageois, qui a commençé par une référence au temps passé, une époque où leurs parents ne recevaient pas les voyageurs comme malheureusement il le constate aujourd’hui. La sagesse et l’hospitalité des Anciens étaient la règle. Et il demande qu’on s’en rappelle ici et maintenant !
Ensuite il leur raconte son histoire, et on peut le comprendre son engagement en faveur du fils du grand Muami a fait forte impression! Les villageois s’en sentent redevables. Jean marque ainsi son autorité historique, en plus de son autorité naturelle, fondée sur le ton, les inférences, et les références contextuelles de son discours. Et aussi sur son amitié sincère pour l’Afrique et les africains. Ce qui n’est pas le cas de tout le monde.
Enfin Jean termine en disant qu’il compte sur un coup de main pour passer la rivière. Les villageois bien embarrassés par l’appel au meurtre du fada, sont ravis maintenant de pouvoir ainsi, en quelque sorte se racheter. Voilà pourquoi ils ont rétabli rapidement le pont, donc la situation, et retrouvé le sourire, et serré nos mains avec vigueur et conviction. Et pourquoi malgré la pauvreté récurrente dans le Sud Kivu, ils ont refusé notre contribution monétaire. Bravo Jean. Et merci aux villageois, par ailleurs heureux de s’être montrés à la hauteur de leurs Anciens.
Bref, nous nous sommes quittés meilleurs amis du monde, et nous parvenons avant la nuit, sans encombre, à notre field office d’Uvira (ancienne plaque tournante de l’esclavage en Afrique de l’est).
Tout au long de la piste, à chaque village traversé, les enfants accourent pour nous dire bonjour:  » Djambo, Padiri » , bonjour, mon père (religieux).
Le lendemain, au cours de la réunion quotidienne, nous débriefons notre mission devant l’équipe du field office, et en tirons la conclusion:
 » La zone située aux alentours de la ville de Baraka, entre la chaîne des monts Mitumba et les rives du Tanganiyka ne convient pas à la réinstallation de nos réfugiés ».
(ndlr: quelques années plus tard j’allais faire la connaissance, au Tchad, d’un expert du HCR, qui avait eté field officer, bien après notre mission à Baraka. En charge en particulier du transfert par bateaux des réfugiés vers la Tanzanie, sur la rive opposée du Tanganiyka. Car telle était la solution qui avait été retenue. J’ai la faiblesse de penser que notre rapport de mission, avait dû peser sur cette décision).

Elaboration d’un camp de réfugiés
Lors de ma mission j’ai pu me joindre l’espace d’une heure au logisticien dédié à l’élaboration d’un nouveau camp de réfugiés, important, sur le fameux site de Kamaniola. Une stèle y commémore la victoire militaire remportée par les troupes de Mobutu Sesse Saïko.
Le logisticien m’explique:

Le choix général du site, à l’écart des zones inondables, avec une pente régulière pour le drainage des eaux de pluies, leurs rejets dans la nature à l’extérieur du camp. Les diguettes de protection contre les inondations. Les fossés de drainage. La voie d’accès au réseau extérieur des pistes ou routes goudronnées.

Les infrastructures internes: les quartiers, les blocs, les avenues, les rues, les parcelles familiales, leurs drains de collecte des eaux pluviales, et leur évacuation vers l’extérieur. Les lieux d’enregistrement, de distribution et de rassemblement. Les services publics, les terrains dédiés au sport, offices religieux, écoles et occupations diverses.
Le réseau d’eau et les bornes fontaines pour délivrer l’eau potable, les douches, l’infirmerie, l’hôpital. Les latrines. Le parking, les aires de manœuvre, et de stockage, la clôture périphérique, le portail d’entrée, éventuellement les guérites et/ou les tours de guet si nécessaires.
Enfin à l’extérieur proche: le réservoir de stockage de l’eau potable, avec les installations de décantation/floculation, de filtration et de chloration.
Le cimetière. Les rejets des divers réseaux internes.

Les infrastructures externes éloignées de l’eau potable: stations de pompage, conduite de refoulement vers le réservoir d’eau douce.

En gros, une ville d’abris constitués de bâches étanches bleues, et plus récemment blanches, d’une population pouvant atteindre jusqu’à 100.000 personnes. Les camps les plus grands au monde accueillent jusqu’à un million de personnes. Les infrastructures y sont plus grandes, mais la disposition en est semblable. Parfois on y prévoira l’électricité et l’eau courante, les bains publics..etc.
Puis les conteneurs ont remplacé les abris bâchés…
Toutefois ce que décrit ci-dessus, c.a.d. le camp de base reste encore le modèle employé dans les cas d’urgence humanitaire.

Concluant cet exposé, le responsable de l’installation de ce nouveau camp m’invite à monter dans l’hélicoptère du HCR, pour une visualisation prévisionnelle de l’ensemble. A la descente, c’est la télévision française, prévenue par le HCR qui me demande des commentaires.
Une bonne communication est essentielle, pour soutenir le crowd-funding (les appels de fonds aux organisations, associations populations qui viendront compléter les dons des bailleurs de fonds institutionnels). Il faut savoir que les ONG, parties prenantes au programme, doivent en assurer une partie du financement. Obligation « sine qua none. »

Je suis repassé à Kamaniola un mois après. Les travaux de terrassement s’étaient achevés la veille, l’alimentation en eau potable était complétée jusqu’au bornes fontaines, et on attendait les premiers camions de réfugiés d’un instant à l’autre. Ils devaient venir de Goma, au bord du lac Kivu, où un autre field office du HCR était en action.
La route longe d’abord le lac, puis suit la rivière Ruzizi sur une portion encore relativement plate, puis elle s’engouffre, comme la rivière dans des escarpements rocheux à la sortie desquels se trouve l’emplacement du camp de Kamaniola.
J’attends depuis un moment l’arrivée des camions avec leur chargement humain.
Et soudain, au détour du virage qui domine le camp c’est l’arrivée du premier camion, il déboule plutôt vite, se dirige vers le parking et stoppe brusquement. Le chauffeur belge, la quarantaine sportive en jaillit littéralement. Mission accomplie, il s’ébroue, d’éponge le front, et fait quelques mouvements de décontraction. Il vient quand même de rouler pendant plus de deux heures, avec une cinquantaine de réfugiés sur son plateau aménagé au préalable pour le transport de personnes.
« Bonjour, alors, comment allez vous ? Et le transport, tout c’est bien passé? « 
« Ça va, merci, sauf les escarpements, pas si facile que ça! Ah, les autres sont derrière, ils ne vont pas tarder ».
Effectivement, ils arrivent, tous aussi excités mais fatigués, mais quand même visiblement heureux d’avoir accompli cette belle mission.
Je compte cinq camions. Ils vont se reposer un peu, parler entre eux, jeter un coup d’oeil au camp, prêt pour l’acceuil des clients, puis ils vont repartir à Goma pour un second transfert. Y a du pain sur la planche.
Pendant ce temps les premiers réfugiés sont attendus à la zone d’accueil où ils vont être enregistrés, et recevoir leur kit de première urgence.
Bâche bleue dont ils devront effectuer le montage eux mêmes, matériel de cuisine, y compris le réchaud à gaz, nourriture pour trois jours…etc.

Relief of stress (une semaine de récupération Kénya)
Quant à moi, je poursuis la route vers Goma, oû je suis booké sur le jet du HCR, demain matin. Direction Naïrobi, capitale du Kenya.
En effet après trois mois de boulot, nous avons l’obligation de prendre notre « relief of stress ». Nous devons nous remettre du stress, et donc nous changer les idées en retournant à une « vie normale dans une ville normale ». En fait, nous nous en apercevons plus tard, ça ne sera pas si normal que ça. Et c’est tant mieux. Ce qui est normal m’ennuie.
Alors comme on va en ville notre DSA (Daily Subsistance Allowance, indemnité de vie journalière) est augmenté. Moi et mes potes on descendra au Hilton de Naïrobi. C’est pas le moment de faire des économies. Un peu comme les soldats en perm, ou les marins qui arrivent au port.
En attendant, nous sommes arrivés à Goma, et le chauffeur me dépose au HQ du CICR, le meilleur hôtel de la ville.
La nuit dans le plus bel hôtel de la ville, loué et occupé par le CICR. Diner du soir servi par garçon stylé en livrée. Télévision par antenne satellite et dodo.
Nuit paisible. Breakfast sur la terrasse, avec vue sur le lac Kivu, gazon verdoyant en pente douce vers la rive, cocotiers se balançant doucement au rythme du vent.
Les membres du Comité International de la Croix Rouge méritent bien cet hébergement luxueux et sécurisé en compensation des dures journées de travail qu’ils effectuent dans les camps de réfugiés surpeuplés où ils affrontent une insécurité permanente (le conflit hutus/tutsi s’y perpétue discrètement, mais mortellement); avec en plus une épidémie de choléra. En fait, peu après toute la vallée de la Ruzizi sera contaminée par le choléra, puis aprés quelques semaines, durant lesquelles les populations furent décimées, la situation sanitaire fût rétablie par l’intervention de MDM, MSF et d’autres ONG.
Après le petit-déjeuner, direction l’aéroport et, après les pointages de rigueur, nous embarquons dans le jet du HCR. Direction Naïrobi.

A peine installé au Hilton, Gilles s’isole dans sa chambre, et il me semble accompagné. Moi j’en profite pour prendre une douche chaude. Ça fait bien trois mois, car dans mon auberge au bord du Tanganiyka, il n’y a pas d’eau chaude. C’est pas désagréable et je m’allonge détendu dans les draps en soie. Je demande au standard de me passer Maman. Ça fait bien trois mois:  » Bonjour M’man, devine où je suis? » « !!?? »
« Au Kenya M’man, dans ma chambre à l’hôtel Hilton. Tu vois j’suis toujours vivant »
(pourvu que ça dure! Elle ne voulait pas que j’y aille! Faut dire que les images à la télé étaient plutôt trash).
M’man: « Au Hilton, ben t’en as de la chance. On se la coule douce dans l’humanitaire! ».
« Oui M’man, c’est pas facile ! J’ espère que tout va bien pour toi….etc. Allez, je t’embrasse M’man. Et te fais pas de soucis pour moi. Tout va bien. Je t’embrasse bien fort. « 
Gilles finit par sortir de sa chambre et viens dans la mienne, accompagné d’une jeune femme à l’embonpoint prononcé.
Il fait les présentations et me dit: tu la vois elle, c’est la meilleure suceuse que j’ai jamais connue. Elle travaille à l’hôtel, tu
devrais l’essayer. Moi: « Maintenant? »
« Oui maintenant, tu verras c’est du grand art! »
Ça ne m’étonne pas, la chaîne Hilton, est connue pour son service de qualité irréprochable.
Mais moi: « les grosses c’est pas mon truc! » Et Gilles insiste: « mais tu t’en fous, c’est juste une pipe! »
Ma parole on dirait qu’ils sont associés tous les deux! Voilà que Gilles parle comme Sido, mon chauffeur du Niger. Ça revient à prendre, celle que je n’ose pas appeler « la gazelle » pour une machine à sous.

Bon enfin, je décide de tenter l’expérience, ne serait-ce que pour vérifier les éloges de Gilles, qui nous l’avons vu est un fin connaisseur en la matière.
Résultat des courses: une prestation très honnête, certes, emprise de compétence, de bienveillance, et d’amour altruiste, mais qui ne me fait pas gravir les plus hauts sommets. Malgré mes encouragement en anglais « Make me higher, make me higher, Give me a big O ». On parle anglais au Kenya.

Bon, il est l’heure de partir en ville, pour l’apéro. Mais auparavant je passe dans une agence de voyage, pour une réservation, pendant le prochain week-end dans un hôtel de brousse en Tanzanie au pied du cratère du Gorom-Goro, superbe réserve animale naturelle à l’intérieur de la caldeira. Le domaine des Massaï.

Massaïs, les damnés de la terre?

https://www.bing.com/videos/search?q=Tanzanie+sale+temps+pour+la+terre&docid=608023256421567242&mid=0C6DF81AE5CE5F3BA0BA0C6DF81AE5CE5F3BA0BA&view=detail&FORM=VIRE

Dès le premier jour, Gilles se fait agresser dans la rue, emmené à l’écart, un poignard sur le ventre, et délesté de son porte-monnaie. Plus de peur que de mal: Gilles, sort toujours avec ses bottes, sorte de coffre fort portatif, où il glisse le principal de son argent liquide. Ses agresseurs n’avaient donc encaissé que la monnaie…
Les bottes étaient une solution opportune au Zaïre, ou l’on se promenait avec des masses de billets, qui perdaient rapidement de leur valeur, du fait d’une dévaluation galopante! Le prix de la baguette de pain doublait tous les deux jours et ainsi la valeur réelle des billets diminuait de moitié. A l’Institut d’Emission du Zaïre, la planche à billet imprimait en continu. Et il fallait une dizaine de billets pour acheter le matin, ne serait ce qu’une boîte d’allumettes, …et encore bien plus le soir!
Bref tout allait bien, et nous étions tous les soirs en boîte de nuit, ce qui nous changeait les idées.
Au New Florida 2000, la plus connue, bondée de filles 2.0, jeunes et agréables, alignées sur leur tabouret le long d’un comptoir sans fin.
Et d’un contact facile. Gilles s’envoie whisky sur whisky, tandis que moi, je lie connaissance avec une joueuse de basket.
Parmi la gent féminine on note des éthiopiennes, des kenyannes, des filles d’afrique de l’ouest…
Et puis á minuit c’est le spectacle: une troupe de toutes jeunes filles (14-15 ans) en tenue legère nous gratifie de danses agréables, bien coordonnées…tout le monde est sous le charme juvénile de cette petite troupe, coachée par une française bien plus agée que ses petites protégées. Entre compatriotes on discute un peu. Elle a embauché les petites en Ethiopie, et travaille dur avec elles pour les mener vers la perfection. Au moins aurront-elles acquis grâce á elle un métier honnête.


Elle veille scrupuleusement sur sa petite compagnie et leur verse des salaires. D’ores et déjá, elles les a sorties de la misère. En tout cas, leur show est émouvant et bien apprécié dans les meilleurs établissements nocturnes de Naïrobi. Bon, au revoir et tous mes voeux de succès.


Gilles est bourré, moi un peu, il est l’heure de rentrer au Hilton. Mon amie basketeuse, elle s’appelle Awa, nous servira de guide, et nous évitera les pièges nocturnes. Naïrobi n’est pas une ville calme. Elle pourra aussi négocier un prix correct avec le taximan. Nous voilá donc dans un de ces anciens taxis noirs á double cabine, avec les portes avant qui s’ouvrent á l’envers. Direction le Hilton. Ma sportive laisse sa pièce d’identité á la réception, et nous voilá tous les deux dans la chambre.
Rideaux, dodo…etc.
Le lendemain nous partons toujours guidés par Awa, pour une journée touristique.
Et le temps passe. Passe, passe le temps,
Il n’y en a plus pour très longtemps

Quatre jours de récupération au Hilton, déjeuners et dîners dans les bons restaurants de la capitale (je me souviens du « Hard Rock Cafee » (fruits de mer et langoustes) et aussi du « Carnivore » dédié aux touristes (viandes de venaison exotiques: crocodiles (élevés à la Crok’farm voisine), serpents (on dirait du poulet), mains de singes, girafe, gazelles sauvages très appréciées des touristes..etc). C’était super.
Un excellent moment passé avec une jeune fille, sportive et de compagnie agréable. C’était super.
Mais le temps de la séparation est lá, ici et maintenant. Je m’acquitte de mes devoirs envers Awa, elle s’acquitte une dernière fois de mes droits. Mais le coeur n’y est plus. C’est la vie, je suis déjá ailleurs.
Cependant aujourd’hui je chante encore, 25 ans après, avec nostalgie:

La romance d’aujourd’hui
C’est un beau roman, c’est une belle histoire,
C’est une romance d’aujourd’hui
Je venais du Burundi, elle vivait á Naïrobi
Je l’avais trouvée au bord de la nuit,
Sur la route de mes vacances,
c’était vraiment mon jour de chance.
On a eu le ciel au creux de nos reins
Un cadeau de la providence,
Sans lendemain, ain, ain, ain…..ain/ain/ain.

J’ai repris le vol du Burundi
Elle repris sa vie á Naïrobi
On se retrouvera au Paradis
On dégustera des bons radis »

Adieu Casimir
Le retour s’effectuait par le même avion que l’aller, mais avec une escale en Ouganda, au cours de laquelle Casimir, encore lui, et à notre stupéfaction, allait connaître quelques problèmes.

En effet, après une heure d’attente sur le tarmac, nous remontons tous dans le jet. Survient alors un contrôleur du HCR pour le trafic aérien. Il demande qui est Casimir, puis lui intime de quitter immédiatement l’avion. Pour répondre à nos questions il explique que Casimir, réservé sur le vol aller, ne s’y était pas présenté. Enquête faite, il apparaît que négligeant le vol sur lequel il était booké, il avait préféré embarquer sur un petit avion d’une ONG, destination Naïrobi. Son absence sur le vol du HCR, a causé de graves ennuis, au présent contrôleur, réprimandé par sa hiérarchie. L’avion du HCR, un jet rapide et coûteux, avait dû être mobilisé finalement sans raison valable, à la place d’un bi-moteur, initialement prévu, mais surbooké. Et la place de Casimir était restée vide! Donc le bi-moteur aurait finalement fait l’affaire!
Inflexible, malgré nos interventions, le contrôleur indique que notre Jet n’aura pas l’autorisation de décoller tant que Casimir sera à bord.
La mort dans l’âme, nous voyons notre ami descendre. Il devra attendre le lendemain pour avoir une place sur Goma. Sa situation est précaire: loin de la ville, sans transport et sans argent, dans un pays où il ne connaît personne…
Nous l’avons vu réapparaître à Uvira, trois jours plus tard.
Il a jugé bon, malgré nos mises en garde, d’en référer par écrit à l’ ambassade de Pologne, laquelle a relayé sa plainte, et demandé par voie officielle, des explications à l’Organisation des Nations Unies, Direction du Haut Commissariat aux Réfugiés. Incident diplomatique!
Résultat des courses: Casimir a été prié par le Haut Commissaire de quitter, sans délai, le programme d’assistance aux réfugiés du Rwanda.
Mais je ne me suis pas trop soucié de son avenir. Casimir faisait partie, en Pologne de la Nomenklatura et nous avait expliqué comment ça fonctionnait: lui et toute sa famille vivaient luxueusement, sans jamais rien avoir à débourser. Le Parti veillait sur lui et les siens. Le parti pourvoyait à tout.


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